Soudain l'été dernier... Rome ne me fit plus le même effet.



Et ce fut un Choc -croyez-moi- dont je me remets encore assez difficilement.
"Tous les chemins mènent à Rome" n'est-ce pas, et le mien m'y conduisit une cinquième fois cet été…




 En effet, pour fêter en beauté nos quarante années passées sur terre et sceller 24 ans d'amitié, ma meilleure amie et moi décidâmes de retourner dans la ville éternelle où chacune s'était déjà rendue respectivement trois fois pour la première et quatre fois pour la seconde (vous admettrez que nous avions à nous deux une bonne moyenne de fréquentation des lieux mais après tout, quand on aime, on ne compte point). Nos souvenirs romains étaient alors impérissables, comme nimbés d'un halo sacré aux pouvoirs esthétisants illimités. Rome incarnait la splendeur invaincue, le règne sans partage de la plus pure Beauté, voire semblait même constituer la "substantifique moelle" de l'existence. Bref : nous en avions plein la bouche et "dithyrambions" à tout-va. J'ose l'admettre, nous avions perdu le nord, bercées par l'imagerie fantasque et stéréotypée d'un Sud rêvé.

 Bien sûr, vous allez d'emblée m'objecter que choisir de placer un séjour romain en plein mois d'août n'était pas du plus grand génie; et je vous répondrais que, certes, nous avions envisagé la potentielle ardeur de Phoebus mais avions très naïvement escompté la clémence à laquelle il nous avait auparavant habituées. Ô combien nous fûmes trompées! combien nous fûmes punies, nous, pauvres impies! Les feux apolliniens se déchaînèrent sur notre passage, incendièrent nos pupilles et marquèrent nos pas au fer rouge. Une traversée des déserts de Gobi et Danakil n'eût pas été moins fraîche. Telle la déesse indoue Pandiallee (la grâce en moins), nous dûmes marcher sur des charbons ardents que le souffle du diable lui-même ne cessait d'attiser nuit et jour de sorte que notre voyage devînt une immolation quotidienne. Une expiation par le feu. Nous étions les saucisses et Rome, la grille de l'infernal barbecue.

 S'il n'y avait eu que cela! Voir Rome et fondre… Nous aurions peut-être pu nous en accommoder. Mais il y eut plus… Il y eut la misère quotidienne de ce quartier où se trouvait notre hôtel (peu cher naturellement), l'un des pires de la ville : Termini ou la cour des Miracles romaine. En effet, tous les laissés-pour-compte de la capitale italienne semblaient se masser dans ou autour de la gare, comme aimantés par les chemins de fer, offrant à nos regards policés de touristes espiègles un spectacle mélancolique, interpellant et, il faut bien l'admettre, culpabilisant. Nous avions les pieds en plein dans l'envers du décor. Qu'elle était loin l'Olympe! Et nul doute que ses résidents n'avaient pas dû beaucoup se pencher sur le sort des hommes vivant là. Seuls les demi-dieux de l'Aventin et du Prati pouvaient probablement prétendre attirer leur protection… Toutefois et paradoxalement, nous ne nous sentîmes pas une seule fois en danger, le site étant sans cesse quadrillé par des escouades de carabiniers et policiers. Ces coquins, qui paraissaient s'ennuyer ferme, eurent même le toupet de nous contrôler mon amie et moi pour passer le temps. Premier contrôle d'identité de notre vie… baptême terminien!





 Quant à l'hôtel où nous avions réservé une chambre pour six nuits, celui-ci se situait dans un ancien immeuble dont il occupait quelques appartements distribué en chambres.
Nous héritâmes en premier lieu d'une pièce de toute beauté, à l'unique fenêtre donnant sur un …. cagibi, et à la salle de bain tellement étroite qu'une fois assises sur les toilettes, nos genoux venaient heurter le mur en face. En outre, nous avions la veine de nous trouver apparemment juste au dessus des cuisines d'un boui-boui étoilé du coin et d'avoir par conséquent gagné le droit de jouir quotidiennement de la symphonie ô combien harmonieuse de la vaisselle manipulée. Un pur enchantement. Nous rentrions éreintées de nos brûlantes équipées diurnes, vidées de toute l'eau de nos corps, migraineuses, quand il nous fallait encore supporter la superbe cacophonie de l'orchestre d'en bas ou Héphaïstos luttant avec une montagne de métal.

 Pour ce qui est des deux individus constituant la fine équipe du personnel d'accueil, ils devinrent assez désagréables dès lors que, le troisième jour, nous osâmes demander un changement de chambre. On nous répliqua d'abord sèchement qu'il était surprenant de faire une telle requête après plusieurs nuits passées dans les lieux. Nous durcîmes le ton, mécontentes d'une telle réaction peu "commerçante" et obtînmes finalement qu'on nous attribue une autre turne. Notre nouveau logis situé trois étage plus haut nous rallongea tout le processus d'accès; de fait, les concierges gardaient systématiquement la clé et il fallait toujours passer la récupérer à l'accueil situé dans un appartement du deuxième étage. D'autre part, nous découvrîmes avec grand joie que notre nouvelle chambre possédait un charmant balcon donnant sur ….. un mur. D'ailleurs, en parlant de murs, ceux de notre chambre ne devaient pas être bien épais car nous avions le droit à diverses réprimandes de voisins quand nous osions parler le soir avant de nous coucher.


Ô Rome! Que t'est-il arrivé?!


 Abordons à présent la délicate et pathétique question de la restauration. Là aussi, nos attentes étaient grandes car nous n'avions que de bons souvenirs culinaires romains. Et là encore, nous eûmes le droit à un festival de déceptions et autres déconvenues gastronomiques.
Une amie franco-italienne nous avait transmis une liste de bons établissements où déguster une cuisine authentique et que nous avions pour certains déjà testés lors de nos séjours précédents. Hélas, dès le premier soir, nous constatâmes qu'une bonne adresse d'il y a trois ans pouvait être devenue mauvaise. Et bientôt, nous découvrîmes le mystère des 10 %  de frais de couverts pratiqués dans certains restaurants tandis qu'il n'en était absolument pas question dans d'autres.

 Puis nous vécûmes le choc (hélas bien plus financier que gastronomique ou esthétique) du "Café Gréco", célèbre salon de thé jap… heu pardon romain dont la plupart des gâteaux et thés coûtent 12 euros l'unité. Oui, vous avez bien lu : 12 euros la pâtisserie et 12 euros le thé individuel. Tarifs plus que prohibitifs quand on connait les prix d'Angelina ou Ladurée à Paris qui paraissent même raisonnables à côté. En outre, bien que charmant, le décor suranné n'a rien non plus d'extraordinaire.

 Le summum (du bon goût) eut enfin lieu le dernier soir avant notre départ lorsqu'un serveur chercha à nous faire régler trois euros de corbeille (contenant du pain et autres fariboles "grissiniennes") que nous avions pourtant laissée intacte; ce que nous lui fîmes remarquer et auquel il répondit par un âpre "C'est obligatoire." qui acheva de nous scandaliser. Voyant que les deux harpies françaises ne se laisseraient pas complaisamment arnaquer, il conclut que nous n'aurions qu'à voir avec le manager à la caisse. Et c'est bien ce que nous fîmes. Le responsable ne fit aucune difficulté et nous supprima la maudite corbeille. "Obligatoire" hein…?!

 La coupe vous semble-t-elle déjà bien pleine, peut-être? Eh bien NON : sachez qu'il reste malheureusement encore de la place pour deux autres déceptions que je vais abréger. 
L'une relative à la cruelle absence de tout Romain dans la ville (que seul l'inconscient touriste en perpétuelle sudation hante douloureusement) et l'autre à la médiocrité globale des commerces italiens qui font pâle figure en comparaison des immenses boutiques de luxe et autres usines à rêves parisiennes. Les deux impénitentes modasses que nous sommes, ma BFF et moi, fûmes très chagrinées de cette nouvelle révélation. Comment? ça? L'Italie, rivale es fashion de la France???! J'ignore si Milan est éligible à ce statut, mais il est certain que Rome ne l'est pas. Paris l'écrase d'un tsunami d'élégance (cf. échoppe Gucci romaine vs palais Gucci parisien). 


 On ne peut pas se mentir : cette somme de déconvenues écorna notre amour pour la sublime ville éternelle.
 Cette maîtresse passionnée nous avait cette fois laissé entrevoir ses quelques faiblesses. Et nous avions du mal à lui pardonner; comme l'on a du mal à pardonner à celle ou celui qu'on a aimé follement de n'être finalement point cette déesse ou ce dieu que l'on portait aux nues. 




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