Cet obscur objet du désir... le rouge à lèvres (Episode I)
Je ne saurais déterminer exactement à quand remonte la fascination exercée sur moi par le rouge à lèvres… Ma propre mère n'en a jamais porté beaucoup mais, à chaque fois que ce fut le cas, je me rappelle l'irrépressible attraction visuelle ressentie alors… Comme si je ne me trouvais plus en face d'une simple maman (certes adorée) mais en présence d'une déesse irréelle venue d'un autre monde. J'ai d'ailleurs depuis pu constater que beaucoup de petites filles semblent éprouver cette attirance systématique pour les femmes portant du rouge à lèvres et qui va avec l'âge en s'émoussant pour les unes lorsqu'elle perdure chez les autres (névrosées telles que moi hahaha).
Le rouge est, quoi qu'on en dise, une couleur qui ne peut laisser indifférent. Rouge magenta, rouge vermillon, rouge cerise, rouge framboise, rouge coquelicot, rouge corail, rouge incarnat, rouge grenat, rouge bordeaux, le pourpre, le vermeil… j'en passe et des meilleurs, la divine couleur séduit dans toutes ses nuances. Et la bouche, mon dieu, la bouche! est un lieu sacré par excellence. Nourritures de l'âme et du corps y transitent continuellement. La vie y entre et en ressort, inexorablement. Les lèvres… un Temple, vous dis-je!
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Cependant la fascination ne s'arrête pas là; au-delà de la transcendance esthétique obtenue grâce à l'usage du fard, il y a l'objet lui-même, le bâton de rouge et son écrin, l'un n'allant pas sans l'autre, du moins pour les puristes (telle que bibi). Car le deuxième a au moins autant (sinon plus) d'importance que le premier, ce qu'ont en outre bien compris les marques de cosmétiques actuelles qui misent de plus en plus sur le packaging. Le rouge à lèvres est avant tout un objet, voire un objet d'art ou un fétiche si vous voulez. En tout cas c'est ainsi que je le perçus d'emblée, enfant… un talisman, un totem, une charmante amulette, prérogative de la femme adulte dont j'avais hâte de tester les pouvoirs le jour où on me l'autoriserait. [Sur la bouche d'une fillette, mon entourage me fit vite comprendre que la présence de rouge à lèvres était malvenue, indécente, dangereuse… Je reviendrai là-dessus plus tard, dans un autre épisode.] Cette petite chose élégante et compacte dégageait une véritable aura de mystère qui me donnait envie de m'en emparer comme d'un trésor…. de l'ouvrir, de la fermer, de l'ouvrir, de la fermer et ainsi de suite jusqu'à ce que le parfum du fard ne parvienne à me chatouiller le nez et ne m'enivre assez pour que j'ai envie de le goûter en en barbouillant consciencieusement ma bouche. Crémeuse, mate ou satinée (le gloss ne circulait pas à l'époque), la texture était toujours douce et agréable à appliquer, habillant progressivement les lèvres d'une robe carmin transfigurant le reflet dans la glace. L'attente allait être longue…
Je l'ignorais encore mais, comme vous vous en doutez, j'allais devenir une véritable collectionneuse de rouge à lèvres ou, si vous préférez, axer l'une de mes multiples névroses obsessionnelles sur cet objet. Comme certaines de mes congénères, je peux posséder la même teinte de rouge dans une dizaine d'écrins différents. C'est un peu comme une insatiable quête… celle de la nuance et de l'étui parfaits. Il m'arrive parfois (souvent) d'acquérir un lipstick uniquement pour son packaging (le cas inverse se produit également je vous rassure!) et j'en ai naturellement toujours plusieurs dans la trousse de maquillage qui ne quitte pas mon sac à main. Ma teinte préférée? Haro sur les bruns, roses et violets, seul le rouge le plus pur est digne d'adoration. Ce rouge saisissant doit veiller à ne tirer ni trop sur le bleu ni trop sur l'orange sous peine de perdre de sa superbe. Vous l'aurez compris, THE Rouge-Graal n'est pas facile à trouver, ce qui le rend encore plus désirable. Le porter, c'est plus que l'adopter.
Parce que OUI, même si certains l'ignorent ou le nient, porter du rouge à lèvres vous dote de supers pouvoirs (ce n'est pas Wonder Woman à la bouche vermillon qui dira l'inverse ;)) . C'est en tout cas l'impression que cela doit vous donner après l'application. Dans le cas contraire, je serais assez d'avis de retirer immédiatement le fard; c'est ce que je fais moi (eh oui, ça m'arrive tout de même) si je me sens moins bien après qu'avant (le port du lipstick ne doit pas être vécu comme celui de la lettre écarlate!). Je pense sincèrement que le rôle du rouge à lèvres est de rendre les femmes plus fortes et non de les fragiliser (on obtient l'effet inverse chez la fillette qui se trouve fragilisée du fait de la sexualisation intempestive opérée par l'artifice sur l'enfant); c'est pourquoi rien ne sert de pousser une femme rétive à arborer du maquillage. Sans envie de sa part, celui-ci, bien loin de la sublimer, la fera ressembler à un masque. Mais je ne vous apprends certes rien.
Lorsque je mets du rouge à lèvres, la première et plus importante personne à laquelle je dois plaire, c'est MOI. Je le porte donc avant tout pour MOI. Si cela plaît aux autres, tant mieux, sinon tant pis. Cela fonctionne évidemment pour tout le maquillage et les goûts esthétiques en général. Ne laissez personne vous dire ce que vous devez ou non porter. Si vous devez faire des erreurs lipstickiennes, faites-les; on apprend toujours de ses ratages et c'est ainsi que l'on avance. J'achèverais enfin sur une ineptie leibnizienne servant ma cause mais non la logique scientifique : "Si Dieu nous a créées avec une bouche, c'est pour porter du rouge à lèvres."
Teasing :
Nous parlerons dans le prochain épisode du complot psychanalytique qui vise à travestir le bâton de rouge à lèvres en un pseudo ersatz de phallus permettant à la femme de (re)prendre le pouvoir squatté par l'engeance masculine (les termes sont volontairement outrés pour la boutade, ne m'en tenez point rigueur ;) et de comment l'on peut être féministe tout en ayant les lèvres barbouillées (et les aisselles épilées).
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